Ce dimanche 8 mai Radiohead nous livrait leur dernier album A Moon Shaped Pool lancé comme ça sur la toile sans fioriture ni autocongratulation, loin d’eux l’image d’un groupe se félicitant d’avoir achevé son travail avec fierté. Un album parvenu jusqu’à nous comme une embuscade. Au delà de son contenu, l’opération com dont seul le groupe détient le secret est une réussite en soi. Ecouter un nouvel album de Radiohead c’est un peu comme regarder un film de David Lynch, il faut avoir vu les précédents, c’est une initiation presque obligatoire pour déceler les codes de leurs œuvres. Que dire de A Moon Shaped Pool, à part qu’il s’agit là d’une merveille, il prend logiquement sa place parmi les autres au rang d’OEUVRE musicale inclassable.Décryptage :

L’ouverture se fait donc sur Burn the Witch, composition symphonique, mélodie onirique et anxiogène, des violons haletants, hurlants sur la fin, telle une partition de Michael Nyman passée en accéléré, cette chanson est une sommation pour ceux qui dorment et nous sommes déjà en mesure de prendre les constantes de ce qui nous attendra plus loin.

Vient Daydreaming, habillée par le magnifique clip de Paul Thomas Anderson, un ami de la maison. Associations mystérieuses, arrangement lunaire, cette chanson vibre comme le bilan d’une vie arrivant à sa moitié, c’est ce qu’il faut entendre quand la voix passée à l’envers nous murmure « Efil ym fo flaH » – (half of my life), c’est un aveu fragile et dissimulé où le passé y projette toute son histoire.

Pour Decks Dark, on ressort les guitares, la batterie, on arbore quelque chose de plus pop, mais sa base n’en reste pas moins chirurgicale et c’est époustouflant, c’est peut-être la chanson la plus « accessible » de cette album.

S’en suit Desert Island Disk, une ballade psychédélique que l’on ferait bien sur Tatooine à dos de tauntauns, profitant d’un horizon ou le ciel serait toujours pastel, morceau conçu pour s’échapper.

Et sans nous y être préparé, le décor s’assombrit soudainement, en sourdine démarre le souffle tourmenté de Ful Stop, comme le bruit d’un pas lourd qui s’approcherait dans le noir, cette chanson aliénante écrit avec les nerfs, on se dit qu’elle n’est là que pour se venger, et qu’on se le répète bien « You really messed up everything ».

Glass Eyes, entreposé là comme un interlude, un chagrin confessé sur messagerie vocale. Dans un semblant de grâce nous fait traverser les sentiers les moins empruntés, comme la forêt de Robert Frost, on s’y perdrait bien volontiers pour ne jamais en revenir.

Le concerto reprend de plus belle avec Identikit, titre important de l’album, la voix omniprésente de Thom Yorke nous livre une complainte aussi grave que belle, une chanson à la structure proche d’un I Might Be Wrong, tant elle regorge de doléance.

The Numbers se veut plus prophétique, Thom Yorke positionné en donneur de leçon désabusé, force est de constater que les absurdités de notre société doivent cesser, on se voit louvoyer dans ces villes abandonnées où la nature reprend ses droits, et dans ce triste état de fait on prendrait volontiers Radiohead comme oracle.

Present Tense œuvre dans la continuité de The Numbers, on tape du pied sur cette bossa nova dédiée aux âmes blessées, on entre dans une ronde où nos cœurs sont pris en otage par des chœurs enchanteurs, ce soir mes souvenirs danseront jusqu’au petit matin. D’une beauté rare, Present Tensefragilise nos certitudes et nous confine dans une détresse d’amoureux. Merci.

Nous voilà aussitôt plongé dans la nébuleuse Tinker Tailor Soldier Sailor Rich Man Poor Man Beggar Man Thief, non loin d’Amnésiac, ce titre énigmatique faisant référence à une vielle comptine anglaise : Tinker Tailor mais dans un folklore plus chaotique, nous amène dès les premières notes pour une plongée en apnée sans retour. Nageant au milieu de corps étrangers, les violons nous tirent vers le fond et on ne se débat pas., on se laisse guider.

Alors qu’on pensait avoir touché le graal, Radiohead nous réserve la plus délicate des attentions en nous réinterprétant un titre aussi connu que rare, True Love Waits, qui n’existait jusqu’à présent que sur l’album live d’I Might Be Wrong. Ce morceau composé en 1995 à l’époque de The Bends se voit aujourd’hui renaitre dans une version autre, et quelle conclusion ! Il s’agit peut-être du titre le plus intimiste de Radiohead, un hymne à la vulnérabilité, son approche est délicate tant cette chanson peut bouleverser.

Et puis l’on se dit que c’est la fin, que c’était là la dernière chanson et que cet album ne nous a pas laissé indemne, qu’il faut désormais se réparer, ou pas. C’est peut-être ça finalement l’œuvre de Radiohead, pouvoir troubler nos certitudes, faire voler en éclats nos croyances, et ainsi nous initier à l’infiniment beau.

Cet album est un peu comme ces matins, où pendant un court instant on se souvient d’un rêve jusqu’à ce que ce souvenir disparaisse à tout jamais, comme si notre réalité n’était pas faite pour lui, Radiohead prolonge cet instant pour notre plus grand bonheur.

Thibault MAUREL DE MAILLE